"Ma chère Virginia,

J'ai mis de côté ma lecture de Mrs Dalloway, pour lire votre deuxième roman, Nuit et Jour, que vient de rééditer les éditions Folio.

Publié en 1919, ce roman est le premier qui comporte autant de pages (653 pages pour cette édition), ce qui n'est pas fait pour me déplaire car j'aime entendre votre voix quand je vous lis.

Dans les premiers chapitres, je fais la connaissance avec vos deux principaux personnages, Katharine Hilbery et Ralph Denham. Je sais déjà que ma proximité va se tourner vers Ralph car il est discret, rêveur et entier dans ses sentiments pour Katharine et son âme de poète me touche également.

Avec Katharine, c'est différent, elle est plus vivante, impatiente. Je la trouve sympathique pour m'en faire une connaissance mais pas une amie. C'est une jeune femme de bonne famille, qui veut se détacher de l'héritage familial du grand-père, un poète dont sa mère ne veut pas que les intellectuels oublient son talent et impose à sa fille de l'aider dans l'écriture d'une biographie. Mais, Katharine rêve d'indépendance et d'études des mathématiques, sa vraie passion. En promettant le mariage à William Rodney, un poéte, elle pense obtenir ce qu'elle désire mais il ne sait pas écouter la jeune femme.

De son côté, Ralph rêve aussi de liberté pour voyager et écrire, mais il doit subvenir au besoin de sa mère, de ses frères et soeurs. Il vit dans un quartier populaire mais sa poésie touche Katharine, et ce besoin, comme elle, de s'émanciper.

J'ai retrouvé dans le personnage de Mary Datchet, un peu de vous. Elle milite pour le droit de vote des femmes en Angleterre, se bat pour qu'elles puissent s'exprimer sur le fonctionnement de leur pays. Avez-vous mis un peu de vous en Mary ? Elle réunit aussi quelques intellectuels pour des lectures et des discussions. Cela me rappelle que vous participiez au Bloomsbury Group...

Les deux femmes, Mary et Katharine, s'admirent mutuellement mais n'osent pas se le dire et elles mettent une large rivière entre elles deux. Fille unique, Katharine me donne l'impression de rechercher une soeur ainée en Mary. Cette dernière écoute les états d'âme de Katharine quand elle vient inopunément chez elle, mais peut-on vraiment donner conseil à une jeune femme de bonne famille, tourmentée par les élans de son coeur et exaltée par sa soif, inassouvie, de liberté.

J'apprécie Mary parce qu'elle sait rester à sa place, son indépendance la fait avancer dans sa vie de militante, mais elle se résigne, elle renonce à aimer et quand ses sentiments s'affolent pour Ralph, elle éteint le feu dès qu'elle s'aperçoit que lui, ne voit, ne jure que par Katharine.

William Rodney ressemble, pour moi, à un vieux garçon, assit sur les principes des couples de bonne société où Madame tient les rôles d'épouse, de mère et d'hôtesse, mais ne peut en aucun cas s'adonner à une passion autre que tenir la maison. Il essaie de façonner Katharine à cette image de femme au foyer et se heurte, avec le temps, au rêve d'indépendance de celle-ci. Heureusement pour lui, arrive Cassandra, la cousine jeunette de Katharine, qui voit en Rodney l'homme idéal et lui, voit en elle, la femme qui saura l'accompagner dans sa vie.

Ce chassé-croisé amoureux, que vous nous racontez, nous montre qu'au 20eme siècle, les femmes ne pouvaient pas, dans les bonnes familles, choisir un futur époux qui ne soit pas du même niveau social, l'amour se décide par arrangement et les sentiments, ceux qui vous font vibrer au plus profond du corps, ne sont pas de rigueur. Avec Katharine, vous faites sauter tous ces principes et ces codes qui emprisonnent un couple.

J'ai bu vos dialogues, nombreux, comme je savoure un bon vin, avec une ivresse euphorique, tellement certaines phrases sont dites avec beauté et intensité. J'entendais le murmure de votre voix, près de moi, et je me faisais l'écho de vos mots.

Vous décrivez avec application les lieux, que ce soit dans la maison des Hilbery, dans nos promenades dans les rues de Londres, à la campagne ou dans la pièce principale de l'appartement de Mary Datchet. Je percevais avec précision les meubles, les rideaux, les oiseaux qui piaillent dans les parcs londoniens.

J'imagine le travail que vous a donné l'écriture de ce livre, de toutes ces pages manuscrites qui se sont amoncellées sur votre bureau, que vous avez corrigées, raturées, réécrites pour que votre satisfaction soit au rendez-vous au moment d'écrire sur la dernière feuille "The end".

"Nuit et jour" m'a exalté, j'ai virevolté, avec élagance et application, comme dans un grand bal de palais, enchantée, heureuse et éperdue d'amour, littéraire, pour cette histoire de sentiments qui se croisent et se nouent.

Merci, Virginia, pour ce bonheur de lecture exaltant."

Fabie

NUIT ET JOUR